Journal de Mer : Ce que 20 ans sous la surface m'ont appris sur l'humilité
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Peut être que vous pensez que le rôle de guide est simplement de permettre aux passionnés d'observer les grands cétacés. Je ne pense pas que l'essentiel de ce métier soit là même si c'est ce qu'on retient le plus.
Forte de 20 ans d'expérience en tant que monitrice de plongée et de plus de 10 ans de spécialisation auprès des baleines et des orques, j'ai passé ma vie dans l'eau avec des êtres qui me dépassent. Entre les eaux chaudes de La Réunion et les fjords subarctiques de Norvège, j'ai été le témoin privilégié de scènes d'une magie absolue. Mais j'ai aussi vu l'envers du décor : la pression touristique, l'obsession de la photographie à tout prix, et parfois, l'oubli total de l'animal au profit de notre propre satisfaction.
C'est de ce constat qu'est né mon point de bascule.
Le jour où j'ai compris que quelque chose ne tournait pas rond
Il n'y a pas eu de grande révélation. Juste un moment, répété trop de fois, que je n'arrivais plus à ignorer.
On sent : sans un seul mot échangé, sans aucun langage verbal, quand un animal n'est pas disponible. Quand on le dérange. Il y a des signaux dans sa façon de nager, dans le rythme de ses respirations, dans la façon dont il change de cap. Si on est un minimum connecté à ce qu'on observe, c'est lisible. Et pourtant, on continue. Parce que si les clients ne voient rien, il faut gérer leur déception ou il faut rembourser ou faire une réduction parfois.
C'est une pratique courante dans le secteur, et je comprends sa logique commerciale. Mais elle crée une pression silencieuse et perverse : si l'absence d'animaux coûte de l'argent, on est incité à forcer les choses. Ce qu'on devrait tous faire à la place, c'est travailler en amont — prévenir dès la réservation, expliquer l'incertitude, préparer les gens à accueillir ce qui vient. C'est ce que j'essaie de faire, sur mon site, dans mes échanges avant chaque sortie. Pas parfaitement, mais comme boussole.
Un jour, un client m'a proposé de me payer davantage — beaucoup plus — pour être certain d'obtenir une photo avec une baleine. Je lui ai répondu que non, quelle que soit la somme, ce n'était pas possible. Pas parce que je ne voulais pas lui faire plaisir. Mais parce que ce n'est pas moi qui décide. C'est l'animal. Et cette demande posait exactement le problème que je veux changer : nous ne sommes pas vendeurs d'animaux. Nous sommes des invités dans leur monde.
Proposer une rencontre. Jamais l'imposer.
C'est là le cœur de tout. Et c'est ce que l'approche passive permet de comprendre concrètement.
Quand on s'approche d'un animal en lui laissant le choix — en ralentissant loin, en avançant doucement d'un seul bloc, en s'arrêtant, en attendant — quelque chose de fondamental change. On ne lui impose plus une rencontre. On lui en propose une. Et s'il accepte, ce qui se passe est d'une nature totalement différente.
Ce que je vais vous décrire n'est pas un souvenir exceptionnel. C'est ce qui arrive régulièrement, quand on s'y prend correctement.
Nous avions localisé une baleine et son baleineau au repos, presque immobiles en surface. J'ai ralenti le moteur loin — à cinquante mètres — et nous avons avancé d'un seul bloc, le groupe comme un seul mouvement, sans précipitation, sans bruit. Sur le côté, doucement, en observant chaque micro-réaction. À vingt-cinq mètres, j'ai stoppé. Et nous avons attendu.
Le baleineau était sous le ventre de sa mère. On voyait juste l'extrémité de son rostre, tout petit, caché. Il a tenté une première remontée pour respirer — vite, loin de nous. Cinq minutes plus tard, une deuxième. Un peu plus près. Sa mère ne bougeait pas. Elle le laissait faire. Dix minutes encore. Et le baleineau s'est approché.
Pas parce qu'on l'avait attiré. Simplement parce qu'on était là, tranquilles, sans rien exiger. Il avait choisi de venir voir qui nous étions.
Nous sommes restés quarante-cinq minutes. Ce n'est pas un exploit, ça arrive souvent — c'est le résultat logique d'une approche qui respecte leur espace. Au moindre mouvement brusque, tout peut basculer en une seconde. C'est précisément parce qu'on ne leur impose rien qu'ils restent.
L'humilité, ça commence par soi
Ici, il faut être honnête. Parce que l'humilité qu'on demande aux clients, il faut d'abord être capable de se l'appliquer à soi-même. Et ce n'est pas simple.
Même après toutes ces années, il m'arrive de me dire j'aurais quand même aimé l'avoir un peu plus près. De regarder un animal s'éloigner et de penser, une fraction de seconde : et si je retenais ? Cette envie existe. Elle ne disparaît pas avec l'expérience. Ce qui change, c'est qu'on apprend à la reconnaître — et à ne pas la laisser décider.
Parce que le moment où l'on devient vraiment guide, c'est le moment où on comprend que sa propre satisfaction n'est plus la jauge. La jauge, c'est le sourire de ses clients. Leur transformation. Ce qu'ils emportent dans leurs yeux en rentrant.
Et même ce sourire — il n'est pas toujours là. La météo peut tout changer. L'océan peut décider que non, pas aujourd'hui. Et quand il n'y a pas de solution de repli, pas d'alternative, pas d'animal à l'horizon — il ne reste qu'une chose à faire : lâcher prise. Accepter. Dire aux gens, avec sincérité : aujourd'hui, ce n'est pas pour nous. C'est le choix de la nature. Même si c'était leur rêve. Même si c'est dur à entendre. Même si on le ressent aussi.
Avec les années, on développe une forme d'intuition. On commence à lire comment un animal arrive, comment il se positionne — et on peut anticiper un peu mieux, ajuster un peu plus tôt. Mais la nature se charge toujours de nous rappeler que ce contrôle n'est qu'une apparence.
Un jour, en Norvège, des orques. À dix mètres devant le bateau. Certitude absolue — on allait les voir. Et puis rien. Disparition totale, comme si elles n'avaient jamais existé. À l'inverse : désespoir total à bord, sortie terminée, on rentre. Et là, juste avant de poser l'ancre — une mise à l'eau de folie. Un feeding surprise, les orques de partout, tout le monde dans l'eau, tout se transforme en quelques secondes.
Le whale watching, c'est une métaphore de la vie. On cherche tous à contrôler un maximum de variables. Mais c'est une illusion. On n'a pas toujours ce qu'on veut, même quand on donne tout. Et parfois, on reçoit exactement ce dont on avait besoin, sans l'avoir cherché.
Ne s’attendre à rien pour avoir tout.
C'est mon mantra. Celui que je répète avant chaque sortie, à mes clients et à moi-même.
Transformer la frustration en engagement
Toutes les sorties ne ressemblent pas à celle qu'on espère. Parfois, on ne voit rien. On rentre. Et là, le vrai travail commence.
Mon objectif — celui que je considère comme une vraie réussite — c'est qu'à la fin d'une sortie sans animaux, les gens me remercient. Pas par politesse. Parce qu'ils ont compris quelque chose. Parce qu'une sortie sans cétacés est devenue, malgré eux, une leçon sur l'humilité, sur l'océan, sur ce que signifie vraiment observer le vivant sans le posséder.
Ça ne marche pas à chaque fois. Certains repartent déçus, et je l'accepte. Mais je ne lâche rien sur le fond.
L'éthique, c'est surtout dans les moments les plus durs
Il y a une situation que je redoute et qui arrive pourtant régulièrement : on repère des animaux au loin, et on voit d'autres bateaux déjà à l'eau avec eux. On voit que les cétacés ne peuvent plus. Qu'ils sont contraints. Que l'interaction n'est plus un choix de leur part.
Dans ces moments-là, je ne mets pas mes clients à l'eau.
Et c'est là que tout se complique. Parce qu'ils voient les autres le faire. Parce qu'ils ont payé. Parce que la déception est immédiate et visible. Il faut alors expliquer — calmement, fermement — pourquoi. Pourquoi aucune rencontre ne vaut mieux qu'une rencontre comme celle-là. Pourquoi voir un animal stressé, épuisé, incapable de fuir, n'est pas une observation : c'est une intrusion.
L'éthique, ce n'est pas une valeur qu'on affiche quand c'est facile. C'est exactement dans ces instants-là qu'elle se mesure.
Ce que je veux transmettre
J'ai choisi de construire et d'enseigner une méthode qui tente de répondre à tout cela : le Soft Encounter, l'approche douce. Lire l'animal. Décrypter ses signaux. Positionner le navire ou le nageur de façon à lui laisser le choix total de l'interaction. Ce n'est pas une méthode que j'ai inventée — c'est une posture que le terrain m'a appris à construire, et que j'essaie de transmettre aux guides qui se forment aujourd'hui.
Laisser de la place, sans laisser de trace.
Si je fais ce métier, c'est parce que l'eau est le seul endroit où je me sens instantanément à ma place. C'est parce que je veux prêter ma voix à ceux que je côtoie et qui ne peuvent pas parler face aux injustices.
Mon but n'est plus seulement de guider. Mon but est de changer durablement notre regard sur l'océan — pour pallier le manque cruel de régulation de ce milieu.
Et vous, êtes-vous prêts à redécouvrir l'océan non plus comme un terrain de jeu, mais comme un sanctuaire à protéger ?